Une pratique acousmatique sous logiciels libres

L’acousmatique est l’une des appellations de la musique concrète dont les fondements théoriques furent proposés par Pierre Schaeffer durant la seconde moitié du XXe siècle. D’après Denis Dufour, l’« acousmatique est un art sonore. Les œuvres qui en sont issues sont des œuvres de support : elles ne se manifestent que par la lecture du support sur lequel elles sont enregistrées, fixées dans une forme définitive »1. Le support est aujourd’hui numérique bien que la bande magnétique soit toujours en activité chez les inconditionnels de l’analogique pour effectuer des manipulations durant la réalisation. L’acousmatique se produit en studio, néanmoins le coût relativement décroissant des technologies permet à tout un chacun de l’appréhender chez soi.

Cet article relate ma pratique de cette musique sous logiciels libres. Il ne se veut pas promotionnel du libre mais raisonnable et accessible à tous, puisque tous ces logiciels sont gratuits. D’ailleurs, ces programmes n’ont plus à avoir honte des solutions propriétaires et proposent souvent des services équivalents ; certains même les surpassent. Une trajectoire pédagogique frugale est envisageable pour les structures et les étudiants désireux d’investir l’informatique musicale sans miner leur budget par l’acquisition de licences propriétaires, déjà bien entamé par l’achat de matériels (semi-)professionnels incompressible à cette activité. De plus, l’organisation communautaire stimule les logiciels libres et assure leur pérennité, de même que les œuvres produites par ces technologies. Néanmoins, ces solutions demandent un investissement technique personnel bien qu’elles soient de plus en plus accessibles.

Cette publication se compose de deux parties, la première énumère mes choix technologiques et la seconde expose ma méthode de composition de cet art sonore.

Technologie

J’utilise le système d’exploitation GNU/Linux sous la distribution Debian. Je l’ai configuré pour qu’elle fonctionne en basse latence, mais dans le cas présent ces optimisations ne sont pas essentielles. De plus, il existe beaucoup de distributions pré-configurées pour cet usage, le site linuxmao.org référence toutes les possibilités de la MAO et les nombreuses distributions spécialisées sous ce système.

Je me sers de trois logiciels et des greffons ladspa (Linux Audio Developer’s Simple Plugin API). Toutefois, ces derniers étant attaquables par les trois logiciels, je les passerai sous silence ici. Le logiciel dont je suis totalement dépendant est SuperCollider. C’est un environnement et un langage de programmation temps-réel pour la synthèse et la composition algorithmique. Il me permet d’effectuer des tâches de design sonore et de les distribuer dans le temps et l’espace. Audacity est un éditeur audio et je l’utilise durant toute la chaîne de production. Enfin, Ardour est une DAW (Digital Audio Workstation) et me donne les moyens de monter et de mixer mes séquences sonores visuellement et simplement.

Cette base offre une gamme d’instruments robuste, performante et fiable. Lorsque l’installation et les configurations sont terminées, je ne me préoccupe plus de la technique et mon poste devient un outil ; je me consacre alors exclusivement à mes travaux.

Méthodologie

Un préalable demande l’extrapolation d’un concept qui peut-être narratif, symbolique ou tout autre médium. Cette étape consiste à épuiser le sujet traité par une exploration heuristique. À l’issue de cette tâche, cette recherche est mise en forme par un glissement sémantique, opération de composition. En effet, cette action me permet de choisir des matières sonores, de préférer des procédés d’écriture et de structurer formellement ma pièce.

La deuxième étape repose sur la captation de tous les matériaux sonores nécessaires à la réalisation acousmatique. Elle se pratique en studio ou en extérieur et elle requiert une maîtrise des techniques d’enregistrement.

La dernière étape traite les sons suivant le plan élaboré en première partie. Quatre maillons interviennent dans ce processus et le schéma suivant montre leurs fonctions, leurs liens et les logiciels employés.

Une pratique acousmatique sous logiciels libres

La première étape fondamentale est la phase créative. Les deux suivantes sont dépendantes de ma discipline et de ma sélection technique, elles pourraient emprunter d’autres formes d’expressions. De plus, mes choix technologiques ne sont pas dogmatiques, mais pragmatiques. Hormis l’accent économique, le développement collaboratif des logiciels libres est plus productif (au regard du rythme de développement du noyau Linux ou de SuperCollider) et l’ouverture de leur code source fournit plus de garantie sur la pérennité d’une œuvre dépendante d’un média et d’une technologie pour son exécution (surtout pour les musiques dites « temps-réel ») ou pour son analyse poïétique exhaustive (dirait un sémiologue).

Cet article expose mon procédé technique et il n’engage que moi. Toutefois, cet art peut s’élaborer en utilisant d’autre chemin technique et je crois que seul le résultat compte. La science doit être au service de l’art, sinon les artefacts créés ne peuvent plus être considérés, à proprement parler, comme des œuvres mais comme des démonstrations technologiques. Pour les personnes intéressées par cette musique, le seul conseil valable est d’écouter son répertoire. Pour débuter votre immersion, je vous propose d’entendre Pierre Henry, l’un des premiers compositeurs de cette musique. Il explore, épuise les procédés d’écritures. Bernard Parmegiani travaille la masse sonore et la métamorphose. Luc Ferrari réhabilite l’anecdote et l’utilise comme un élément musical symbolique, se démarquant ainsi quelque peu du hörspiel. Enfin, Michel Chion utilise des objets sonores non calibrés dans ses compositions, on pourrait le qualifier alors de premier « punk » du genre acousmatique.

Sébastien Clara – Mars 2013

1 Denis Dufour et Thomas Brando, « À propos du genre acousmatique » in
– « Dufour/Dix portraits » Livre-CD Motus>Acousma M197002, Manas, 1997.
– « Gabriele/Perséphonie » Livre-CD Motus>Acousma M197003, Manas, 1997.